La femme marocaine et le travail
La femme marocaine et le travail
Les bouleversements sociaux survenus après l’indépendance ont obligé la femme au Maroc, ou plutôt l’ont acculée, à prendre de plus en plus d’initiative en usant de tous les moyens mis à sa disposition pour subsister et nourrir sa famille. Il est à noter que la plupart des femmes marocaines ignorent l’existence du Bureau de Placement et ont trouvé par leur propre moyen leur emploi, soit en se présentant directement, soit en écrivant : ce qui laisse supposer une certaine organisation dans bon nombre d’établissements. Cela montre aussi l’attachement des femmes à l’emploi qu’elles occupent et qu’elles ont si difficilement trouvé …
Attachement dû d’abord au souci de conservation qui se transforme peu à peu en amour du métier. La femme marocaine, même celle qui occupe des emplois subalternes, a le sentiment de servir à quelque chose et de se rendre utile. L’objet initial de son travail, qui est celui de toucher un salaire, se double de la conscience d’être intégrée dans la société, car on a besoin d’elle et cela la « différencie » de la femme au foyer.
Nous considérons que, pour la femme Marocaine, le travail rémunéré est, actuellement l’un des moyens, peut-être le seul, de sa libération, sans vouloir généraliser l’hypothèse et vouloir justifier pour toute société l’impératif du travail rémunéré féminin. C’est en fonction d’une notion de rythme de développement, d’une part, et d’une justification, dans la perspective de l’homme marocain de comportements féminins en dehors des habitudes actuelles de la vie, d’autre part, que nous prenons cette position. Les choses étant ce qu’elles sont le changement brutal des mentalités ne pouvant s’opérer sans choc extérieur, il nous paraît que vouloir tenter la libération de la femme marocaine par le seul moyen de l’introduction de nouveaux modes d’éducation est, sinon un leurre, du moins une entreprise de trop longue haleine. Cela entraînerait, de plus, une épuration de la pensée religieuse commune qui ne nous semble ni possible ni actuellement désirable et qui serait, elle-même, de longue durée. Le travail qui, en lui-même, ne touche ni aux fondements de la religion ni à des données politiques fondamentales, nous semble offrir, de lui-même, par son simple exercice, les conditions de cette libération. A quoi, évidemment, on pourra répondre par un doute sur cette nécessité de libération …
Mais cette nécessité étant posée en postulat, le travail nous apparaît susceptible d’offrir le maximum de chances à cette éventuelle mutation, à ce changement des mentalités. Allant jusqu’au bout de notre pensée, nous dirions sans même que la femme s’aperçoive de sa transformation, car il n’est pas certain que la majorité ne veuille pas demeurer en état d’aliénation. Et aussi sans que l’homme s’aperçoive de la mutation, du changement au moins, qui s’introduira, chez lui aussi bien que chez la femme, par le seul exercice du travail féminin : car, aux nouveaux comportements de sa fille, de son épouse, de sa sœur, il lui faut une justification. Le besoin de travailler peut être cette justification. En même temps qu’une occasion pour la femme d’une prise de conscience de ses virtualités (4).