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Le problème du travail des femmes au Maroc

Le problème du travail des femmes au Maroc

Le problème du travail des femmes au Maroc est avant tout un problème qui nécessite un aménagement du temps dans sa durée de vie humaine, et un aménagement du temps dans ses horaires quotidiens.
Les sociétés modernes sont lancées dans une course à la production consommation qui ne semble pas devoir connaître de limite. Pour augmenter la production, on est prêt à réunir les plus grands experts, à déplacer les populations, à détruire les paysages et l’équilibre végétal et animal, à saccager les arts de vivre, à bousculer les cultures.

Cette sacro-sainte production s’inscrit pourtant, comme toute activité humaine, dans un cadre donné intangible qui est justement le temps. L’aménagement des horaires, du temps de vivre, de travailler, de manger, de dormir, de se déplacer, d’éduquer ses enfants, est pourtant bien aussi important que le chiffre total de l’extraction de pétrole ou de la production automobile (1).

L’emploi des femmes au Maroc joue un rôle primordial dans le niveau de vie d’une collectivité par les revenus qu’il procure et les dépenses qu’il permet. Ce niveau de vie est donc en étroite liaison avec les ressources de la famille.
Au Maroc, la femme a depuis toujours participé au revenu de la famille par son travail. Mais tant que son activité s’est exercée au foyer, cette participation n’a pas pu être appréciée à sa juste valeur.

Aujourd’hui la femme marocaine en milieu urbain travaille en dehors du foyer, à l’égal de l’homme elle a une activité rémunérée. Le salaire qu’elle ramène dans sa famille peut être précisément évalué.
Dans le milieu ouvrier, où le niveau de vie est en général faible, le salaire de la femme au Maroc, aussi modeste soit-il, ne peut être qu’appréciable et apprécié.
Dans l’état actuel des choses au Maroc, il semble que tout accroissement de revenu serait tout d’abord utilisé à acquérir des biens de première nécessité: pour les plus déshérités l’alimentation viendrait au premier rang, pour les moins pauvres l’habillement et le logement se verraient attribuer une bonne partie de cet accroissement.

Pour une minorité, les relativement aisées, cette augmentation leur permettrait la satisfaction d’un plus large éventail de besoins de biens plus durables auxquels se trouverait probablement mêlée la satisfaction de besoins de prestige (auto, meubles. .. .)
Mais dans tout cela il ne faut pas perdre de vue le rôle du salaire de la femme. Ce rôle est certain. Le salaire de l’ouvrière permet à certaines familles de ne pas être complètement démunies, à d’autres de vivre plus aisément.
« On entend par niveau de vie d’un travailleur la mesure dans laquelle il peut se procurer, pour lui et sa famille, les biens qui leur sont nécessaires pour assurer leur subsistance et vivre convenablement » (2). D’après cette définition du B.I. T., pour qu’une famille soit considérée comme ayant un niveau de vie moyen, il faudrait que son revenu global puisse lui permettre « d’assouvir pleinement sa faim, de se vêtir convenablement et de vivre dans un logement confortable et sain » (2).

Sur le plan théorique, il s’agit de faire sortir la femme du domaine des activités habituelles, entendons par là situées au plan de l’habitude et donc de la subconscience, pour ne pas dire de l’inconscient et de la faire passer au domaine du travail humain. C’est là, peut-être, que la définition marxiste, ou marxienne, du travail, revêt toute sa valeur, c’est là que prend tout son sens la comparaison du travail de l’homme avec l’activité instinctive de l’abeille ou de l’araignée. Avec la seule valorisation du travail humain. Il est bien évident que la femme de la tradition, œuvrant en son foyer ou au sein de la communauté domestique, accomplit son labeur avec une perfection totale. Mais d’une manière habituelle, instinctive, même s’il s’agit d’une sorte d’instinct acquis, au moins développé de manière subconsciente, si ce n’est inconscient. Et donc sans valeur humaine. Le maintien de la femme au sein du groupe domestique, dans le cadre de la tradition, des coutumes, des rites – surtout avec ce que ceux-ci ont acquis de magique jusqu’aux alentours des villes, pour ne pas parler des hameaux des djebels ou des bourgs du bled – dans le cadre aussi des habitudes des personnes sous-tendant les habitudes collectives – et réciproquement – en fait dans un cadre communautaire doté d’une intensité maximale, ne permet pas le choc du changement, le choc des multiples changements initiateurs de la prise de conscience (3).

La femme marocaine et le travail

La femme marocaine et le travail

Les bouleversements sociaux survenus après l’indépendance ont obligé la femme au Maroc, ou plutôt l’ont acculée, à prendre de plus en plus d’initiative en usant de tous les moyens mis à sa disposition pour subsister et nourrir sa famille. Il est à noter que la plupart des femmes marocaines ignorent l’existence du Bureau de Placement et ont trouvé par leur propre moyen leur emploi, soit en se présentant directement, soit en écrivant : ce qui laisse supposer une certaine organisation dans bon nombre d’établissements. Cela montre aussi l’attachement des femmes à l’emploi qu’elles occupent et qu’elles ont si difficilement trouvé …

Attachement dû d’abord au souci de conservation qui se transforme peu à peu en amour du métier. La femme marocaine, même celle qui occupe des emplois subalternes, a le sentiment de servir à quelque chose et de se rendre utile. L’objet initial de son travail, qui est celui de toucher un salaire, se double de la conscience d’être intégrée dans la société, car on a besoin d’elle et cela la « différencie » de la femme au foyer.

Nous considérons que, pour la femme Marocaine, le travail rémunéré est, actuellement l’un des moyens, peut-être le seul, de sa libération, sans vouloir généraliser l’hypothèse et vouloir justifier pour toute société l’impératif du travail rémunéré féminin. C’est en fonction d’une notion de rythme de développement, d’une part, et d’une justification, dans la perspective de l’homme marocain de comportements féminins en dehors des habitudes actuelles de la vie, d’autre part, que nous prenons cette position. Les choses étant ce qu’elles sont le changement brutal des mentalités ne pouvant s’opérer sans choc extérieur, il nous paraît que vouloir tenter la libération de la femme marocaine par le seul moyen de l’introduction de nouveaux modes d’éducation est, sinon un leurre, du moins une entreprise de trop longue haleine. Cela entraînerait, de plus, une épuration de la pensée religieuse commune qui ne nous semble ni possible ni actuellement désirable et qui serait, elle-même, de longue durée. Le travail qui, en lui-même, ne touche ni aux fondements de la religion ni à des données politiques fondamentales, nous semble offrir, de lui-même, par son simple exercice, les conditions de cette libération. A quoi, évidemment, on pourra répondre par un doute sur cette nécessité de libération …

Mais cette nécessité étant posée en postulat, le travail nous apparaît susceptible d’offrir le maximum de chances à cette éventuelle mutation, à ce changement des mentalités. Allant jusqu’au bout de notre pensée, nous dirions sans même que la femme s’aperçoive de sa transformation, car il n’est pas certain que la majorité ne veuille pas demeurer en état d’aliénation. Et aussi sans que l’homme s’aperçoive de la mutation, du changement au moins, qui s’introduira, chez lui aussi bien que chez la femme, par le seul exercice du travail féminin : car, aux nouveaux comportements de sa fille, de son épouse, de sa sœur, il lui faut une justification. Le besoin de travailler peut être cette justification. En même temps qu’une occasion pour la femme d’une prise de conscience de ses virtualités (4).

Les catégories de femmes marocaines au travail

Les catégories de femmes marocaines au travail

Chez les vieilles familles marocaines (anciennes bourgeoisie artisanale ou commerçante) un certain conservatisme agonisant demeure et se traduit le plus souvent par une répugnance face à certains travaux. La plupart des parents, petits artisans ou petits négociants, préfèrent vivoter avec le maigre revenu que leur procurent des activités en pleine périclitude n’ayant pas les moyens pour rénover. Ils acceptent difficilement pour leurs enfants certains métiers qualifiés de pas propres, (mécanique, bâtiments, industrie chimique, alimentaire .. .) et encore moins pour leurs filles des métiers plus lucratifs mais les mettant trop en contact avec le public.

Alors que parmi les ruraux l’installation à Casablanca s’est souvent traduite par une certaine dissolution des anciennes structures sociales et des anciennes valeurs, les parents comme les enfants dont le principal motif de transplantation à Casablanca a souvent été la recherche du travail, acceptent n’importe quelle activité.
Notons par ailleurs qu’en milieu rural la femme marocaine a toujours partagé les travaux de l’homme aux champs comme au foyer (sarclage, piquage, moisson .. .) alors que les traditions urbaines ont maintenu la femme loin des travaux à l’extérieur (quelques travaux artisanaux peu lucratifs, etc. .. .)
Si dans les familles marocaines aisées des fonctionnaires ou des autres classes socioprofessionnelles le travail de la femme n’est considéré que comme un appoint, un apport supplémentaire pour vivre plus largement, ou encore pour se payer le superflu, dans le milieu ouvrier, le salaire de l’ouvrière joue sans conteste un rôle primordial (5).

La femme marocaine entre traditions et modérnité

La femme marocaine entre traditions et modérnité

Quand à la femme marocaine mariée, son aliénation économique est totale, dans les faits, bien plus que dans le droit. Mais ce sont les faits qui nous intéressent … En droit, en effet la femme peut disposer de ses gains, mieux, elle n’est pas tenue de participer aux frais familiaux. Elle conserve dans le mariage la possession de son avoir personnel et la veuve jouit d’un usufruit légal des biens de son époux décédé ou de la descendance de celui-ci. En droit, la femme marocaine jouit du droit de vote. Elle est proclamée politiquement l’égale de l’homme … La difficulté est de faire la distinction entre le droit et son application. Il faut noter que, dans l’ensemble, les femmes marocaines ne connaissent pas leurs droits. Qui les leur indiquerait? Que lorsqu’elles les connaissent, ces droits leur sont présentés, bien souvent, comme mauvais et encore plus souvent comme inapplicables aux cas en question. Qui soutiendrait la valeur du droit en face de la tradition et du fait? Si bien qu’il faut admettre, croyons-nous, qu’économiquement, l’aliénation de la femme, au moins dans les couches extérieures à la bourgeoisie traditionnelle ou à la néo bourgeoisie, est presque totale. Comment en serait-il autrement d’ailleurs dans un pays où chacun, bien souvent, ne peut, économiquement parlant, que tenter de survivre au jour le jour ? Aliénation générale, mais accrue, en ce qui concerne la femme, d’une dépendance quasi absolue vis-à-vis du mari. Nous dirons, cependant, que cette situation économique de la femme Marocaine ne nous semble pas particulièrement significative (6).

C’est surtout sur le plan psychologique et sur le plan social que la libération de la femme est à accomplir au Maroc. Comment poser la question sur le plan psychologique et psycho-physiologique ? Nous ne reviendrons pas sur la place que l’Islam, quand il n’est pas déformé et utilisé à des fins autres que religieuses, accorde à la femme. Psychologiquement, ce serait une première désaliénation que d’exposer à la fille, lors de son éducation, un Islam purifié des distorsions introduites par les siècles. Car autant que par la contrainte sociale, c’est par l’aliénation religieuse, sur la base de fausses interprétations du Livre, que la femme est, dès sa jeunesse, emprisonnée dans un lacis d’interdits et de tabous.

Femmes au Maroc et le marché du travail

Femmes au Maroc et le marché du travail

Il est inutile de rappeler que le taux féminin d’activité est en augmentation constante ; la participation des femmes à l’activité est de plus en plus nette, notamment dans les grandes villes de la côte atlantique (Casablanca, Rabat-Salé et Kenitra), mais aussi dans les centres importants de l’intérieur. Ceci en liaison évidente, avec la scolarisation des filles et les changements des mentalités qu’elle accompagne énergiquement, avec les transformations socioculturelles manifestées. Les taux élevés d’activités des femmes divorcées et veuves en portent témoignage. Au cours des années 1960-1971, la population active féminine a doublé ses effectifs, passant de 153.000 personnes (110.000 marocaines) à 298.000 (7). Les taux d’activité demeurent, néanmoins, très faibles, même si le groupe féminin devient un concurrent sérieux pour les hommes sur le marché du travail, puisque, pour cent postes créés, trente seraient occupés par les femmes, ceci pour l’ensemble de la population marocaine.

Plus du tiers des jeunes filles et des femmes actives, par le biais des services domestiques, participe directement à l’économie marocaine, mais de façon équivoque ne pouvant, partout, se prévaloir du statut de salariée. Un personnel de maison relativement nombreux a toujours fait partie d’une tradition bourgeoise et citadine, qui a pu se prolonger jusqu’alors notamment en raison des faibles taux de rémunérations pratiqués. Cette main-d’œuvre de gens de maison, de domestiques, de bonnes, employée aux tâches d’entretien et de nettoyage, est demeurée extrêmement jeune. Ce dernier fait rappeler un trait caractéristique de la société marocaine, l’emploi de très jeunes filles, nées en milieu rural, pour les travaux domestiques. Celles-ci sont nourries et logées en échange des tâches qu’elles effectuent dans le ménage, sans pour autant acquérir le statut et les avantages du salariat.

L’industrie du textile, l’artisanat de la laine, des tapis, de la broderie … représentent le second poste d’activité du travail féminin, le seul secteur industriel et artisanal, avec l’industrie de la conserve et du conditionnement des produits de la terre, notamment), où l’emploi féminin demeure important.
Cette distribution n’est pas originale, ni spécifique au Maroc, car elle reflète assez bien celle des populations des pays sous-développés d’Afrique où les services domestiques représentent traditionnellement le principal poste d’emploi féminin et où l’emploi dans les administrations, les services publics témoigne de l’émergence de comportements modernistes, en relation avec le développement de la scolarisation des jeunes filles, en milieu urbain.